« On y voit principalement des nègres en train de dealer ». Cette phrase n’est pas rapportée du Café de la Croix-Blanche de Villars-sous-Flon-les-Ouates, mais elle a été prononcée par le conseiller national UDC Erich Hess au parlement de la ville de Berne. En fait, le politicien a formulé son argument de manière encore bien plus maladroite si l’on se penche sur la version originale, ajoutant une bonne dose de sexisme supplémentaire. Outrés, les Jeunes Verts ont porté plainte. Le Ministère public bernois estime que les mots d’Erich Hess ne constituent pas un acte raciste; le conseiller national affirme quant à lui que le mot « nègre » vient de l’espagnol et qu’il est entré dans le langage courant, que ce n’est pas du tout un « Schimpfwort » (une injure). Pas d’excuses. Affaire classée.

Avant que le mot « nègre » n’arrive à Berne

Eh bien oui, le mot « Neger (nègre) » est bel et bien entré dans le langage courant au XVIIIe siècle en allemand, puisque c’est dans cette langue que le député s’est exprimé. En fait, à l’origine, le mot était déjà raciste, puisque c’était pour parler des esclaves et classifier les races qu’on l’utilisait au XVIIe siècle. Puis, le mot « nègre/Neger » a fait son bonhomme de chemin pour passer dans la bouche d’autres illuminés obnubilés par la hiérarchisation des êtres humains, être réapproprié par des Noirs – de manière subversive ou non –, être appliqué à quantité de produits exoticisants et finir dans la bouche… d’un député bernois en 2017. Alors bon, que le mot soit dérivé du français qui l’a dérivé de l’espagnol qui l’a dérivé du latin partant à la dérive, on s’en tamponne le coquillard, pour rester dans le ton rétro. Et puis, qu’en est-il alors de l’amalgame homme noir = dealer de drogue? De cela, les médias n’en ont pas parlé. Le député n’a pas dû s’expliquer à ce sujet non plus. Affaire classée. Pas d’excuses.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour être considéré comme raciste en Suisse? Eh bien ce sont des camarades de parti du jeune Bernois qui ont montré l’exemple. L’UDC Jean-Luc Addor a écopé d’une amende pour avoir commenté « on en redemande » suite à l’annonce d’une fusillade faisant un mort dans une mosquée. Un autre UDC saint-gallois a contesté le fait se faire traiter publiquement de raciste et de sympathisant nazi par un candidat Vert’libéral. Cette fois-ci, le tribunal fédéral a donné tort à l’UDC: le fait de considérer que les Erythréens ont un QI plus faible et que le métissage engendre un risque pour l’avenir de la population, ce sont là des propos que l’on peut qualifier de racistes selon la loi. Affaires classées. Toujours pas d’excuses, mais au moins Erich Hess sait comment il devra s’y prendre la prochaine fois.

Ces « nègres » de contribuables

Qu’il y ait condamnation ou pas, aucun de ces politiciens n’a présenté d’excuses publiques. Ce sont pourtant les mots d’individus blancs qui occupent une fonction de représentant au niveau communal, cantonal et/ou fédéral. Il faut bien le rappeler, puisqu’il s’agit d’hommes politiques si préoccupés par les dépenses de l’Etat : leur travail est en bonne partie dédommagé par les contribuables, c’est-à-dire par les Suisses ET les étrangers domiciliés en Suisse, dont des « nègres » (qu’ils soient suisses ou non, donc). Depuis le XVIIIe siècle, il n’y pas que le mot « nègre » qui est arrivé à Berne, mais de nombreux individus qui pourraient se sentir attaqués par l’utilisation d’un vocabulaire archaïque et raciste. Il serait peut-être temps que le Ministère public bernois se rende compte que l’argument linguistique ne peut être détaché de sa composante sociale.