Les poussins yougoslaves | Les histoires de Papa Phil

Comme chaque année avant Pâques, le Musée d’histoire naturelle de Fribourg organise une exposition sur le thème des poussins. Enfant, j’y allais pour contempler l’éclosion en direct de ces petites bêtes tremblotantes qui tenaient dans la paume de ma main de gamin ébahi. Un beau jour, alors que je revenais du musée avec ma mère, elle appela mon grand-père en Yougoslavie. En raccrochant, elle m’annonça une super nouvelle: « Tu vois, Deda (grand-papa) a aussi des poussins maintenant. Tu pourras t’en occuper cet été quand on ira le trouver! » Incroyable! Deda avait aussi des poussins et je les aurais rien que pour moi!

Quatre mois plus tard, je pus enfin voir les poussins que je m’étais imaginés si mignons et que je rêvais de contempler trotter dans la paille toute la journée. Constatant mon impatience, Deda m’ouvrit la porte du poulailler derechef. Je déchantai immédiatement. Les poussins yougoslaves n’avaient rien de mignons du tout. Ils étaient en pleine adolescence aviaire, c’est-à-dire que leur plumage translucide consistait en des excroissances irrégulières sur un corps freluquet. Ils avaient le regard torve sur un cou brinquebalant, le tout planté sur des pattes musclées bien trop grandes par rapport au reste. Ils ne tenaient pas dans la paume de ma main. Ils étaient laids, maladroits et bruyants. Eh oui, en quatre mois, les poussins avaient poussé. Je ne l’avais pas prévu ; ils étaient censés rester mignons, comme au Musée. Trop nul. L’année suivante, nous les avions mangés. Et puis, je n’attendais plus rien des poussins yougoslaves. Ils étaient moches, mais succulents. Au final, j’étais quand même content. Les gamins s’accommodent rapidement.

Aujourd’hui, c’est moi qui suis à la place du papa. Mon fils ira probablement voir les poussins fribourgeois tout mignons en famille. Je lui raconterai alors cette histoire. Et puis on retournera voir les poussins l’année suivante. Et puis je commencerai à me répéter un petit peu, avec mes poussins yougoslaves. Et puis mon fils commencera peut-être à se demander pourquoi son père radote avec ses poussins yougoslaves. Alors il cherchera où se trouve la Yougoslavie; ce que c’était, ce qu’il en reste. Et il me demandera: « papa, tes poussins, ils étaient serbes ou croates? »

Ce n’est pas très important, mon fils. Ce n’étaient que des poussins qui se faisaient bouffer l’année suivante. J’en garde un délicieux souvenir. Ne t’inquiète pas: les poussins yougoslaves reviennent chaque année, comme au Musée d’histoire naturelle. Viens, nous allons voir les cochons à la ferme! Je vais t’en raconter une autre…

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1 Comment

  1. Jean-Pierre Humbert

    Excellent! PAPAToo

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